LETTRE AUX VOYAGEURS

 

Alors ce serait une lettre aux Voyageurs, de Mots bien entendu parce que, en ce moment, pour ce qui est des voyages…

Alors ça commencerait par:

Je vous écris aujourd’hui… Euh non!

Longtemps je me suis couché de bonne heure… Non ça c’est…

Du haut de mon arbre, je pense à vous. Huuum...

Il faut vous aimer pour vous écrire ce soir… Ça peut-être oui, pas mal… Merci Gustave (Flaubert – petite note en haut de page…).

Il était une fois… Hum banal!

Au commencement était le Verbe! Non, là on va éviter!!

j’aimerais vous dire que…

L’autre jour j’ai rencontré un beau Masque… Ne mélangeons pas tout voulez-vous...

Il n’y a que l’amouuuur!

 

Bon, on reprend…

Sérieusement?

 

Tout est en vrac, tout s’amoncelle.

Dans cet amas se cache la Poésie du réel…

 

Toutes les nuits, j’avance sur des sentiers obscurs mais je ne renonce jamais à l’aube.

 

Radicalement, je le répète, seul l’amour…

 

Les écrans de nos machines nous divisent, nous séparent, nous isolent. Ils sont l’instrument auxiliaire de nos oppressions.

 

Le temps passe, à la fois immobile et circulaire, mais nous sommes toujours là!

 

Se remettre en piste, mais sommes-nous vraiment sortis de cette route qui est la nôtre?

 

Être ou n’être pas, voilà la question!

 

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Sur le plateau de nos théâtres

Je SUIS – PLEINEMENT – ET NUL NE PEUT ME FAIRE PLIER!

 

En cette grande époque d’incertitude, lorsque d’en haut nous est suggéré le silence… Ne pas se taire!

Plus les contraintes sont fortes, moins nous devons les accepter. Si elles nous ensevelissent et nous font taire, nous sommes perdus.

 

Quand nous jouons nous ne sommes plus jamais seuls.

Je est un Autre, et cet Autre me libère…

Tout acte théâtral est un acte de subversion et de transgression.

Toute normalisation moralisatrice ou idéologique conduirait le Théâtre à sa perte!

 

Nous n’avons aucune idée de ce que peut être la Joie.

Parfois, sur le plateau, rarement, elle advient et nous transcende, alors le Public  reçoit cette Joie en partage.

 

Peter BROOK disait aux acteurs: " Ce n’est pas le personnage qu’il faut jouer, c’est sa Vie qu’il faut jouer ".

Je pourrais rajouter: C’est le Monde qu’il faut jouer.

Le personnage n’est pas grand-chose. Séparé de nous, il dort entre les pages du texte et notre voix est son cocorico!

 

Hier, on brûlait les livres

Voilà la plus haute des violences…

Et nous ne pouvons pas, nous ne devons pas oublier cette tragédie de l’Histoire.

 

Aujourd’hui, les théâtres fermés

Nous sommes séparés!

 

Dans ce que nous nommons Théâtre le rire et les larmes ne sont pas séparés. Tous les fluides du corps de l’Actrice et de l’Acteur sont sollicités pour créer les sensations, les émotions multiples qui atteindront spectateurs et spectatrices au corps et au cœur.

 

On ne peut pas penser à la place de l’Autre, mais on peut aider l’autre à penser par soi-même.

 

Le théâtre ancien nous révèle aussi les failles et les tragédies de notre Temps. Le Théâtre d’aujourd’hui nous rappelle l’universel combat pour être et rester humain…

 

Il est difficile, sur un plateau de théâtre, de traiter directement un sujet, aussi brûlant soit-il, de manière directe, frontale, au plus près d’une réalité quotidienne immédiate ou avec didactisme. Le théâtre ne peut se passer de la fiction, même en faible proportion. C’est la fiction qui nous restitue ce sentiment puissant que tout ce que nous voyons sur un plateau de théâtre est réel et que ça parle de nous, là-bas, si loin et si près tout ensemble, dans un mouvement cathartique qui va de la scène au public. Bien sûr, il y a le Théâtre documentaire, passionnant, mais c’est plus de l’ordre du reportage.

 

L’interprète n’a rien à prouver. Nous sommes des passeurs, et c’est grâce à l’Imaginaire que nous restituons le réel tout en le transcendant.

 

Dans un monde où tout contact serait aboli, la parole deviendrait la seule étreinte possible. Ne nous laissons pas voler le langage; il est notre ultime liberté! Les pouvoirs qui tentent inlassablement de le formater, de l’appauvrir, de le recouvrir, de le détourner veulent que nous errions à jamais dans le désert de la non-vie…

 

Dans le spectacle «Adamantine dans l’éclat du secret» de Julie MÉNARD, la jeune Adamantine, sous emprise d’un pharmacien prédateur, Jean-Lou, reçoit la visite de la femme de celui-ci, Sylvie, elle-même séquestrée par ce Barbe-Bleue contemporain; elle exhorte Adamantine à se «libérer» :

 

«Écoutez-moi, Adamantine. Vous vous libérerez de ce sortilège en le formulant. La parole est votre salut. Votre seul moyen de vous libérer, c’est de dire ce qu’il s’est passé.»

 

Lorsque nous jouons, la parole nous saisit, nous transforme, nous élève et nous met face aux contradictions de l’être. Le verbe n’existe que parce qu’il s’incarne, le verbe n’atteint l’autre, n’atteint les spectateurs, que s’il se fait chair. Tout dire ne peut se déployer qu’incarné.

 

Dans sa «Lettre aux Acteurs» (1979), l’auteur dramatique Valère NOVARINA (né en 1942) nous le dit à sa manière, avec un lyrisme joyeux qui nous emporte dans le flot incessant que déploie la Langue qu’il écrit et déverse avec un enthousiasme communicatif.

 

"J'écris par les oreilles. Pour les acteurs pneumatiques".

Les points, dans les vieux manuscrits arabes, sont marquée par des soleils respiratoires... Respirez, poumonez ! Poumoner, ça veut pas dire déplacer de l'air, gueuler, se gonfler, mais au contraire avoir une véritable économie respiratoire, user tout l'air qu'on prend, tout l'dépenser avant d'en reprendre, aller au bout du souffle, jusqu'à la constriction de l'asphyxie finale du point, du point de la phrase, du poing qu'on a au côté après la course.

 

Bouche, anus, sphincter. Muscles ronds fermant not'tube. L'ouverture et la fermeture de la parole. Attaquer net (des dents, des lèvres, de la bouche musclée) et finir net (air coupé). Arrêter net. Mâcher et manger le texte. Le spectateur aveugle doit entendre croquer et déglutir, se demander ce que ça mange, là-bas, sur ce plateau. Qu'est-ce qu'ils mangent? Ils se mangent? Mâcher ou avaler. Mastication, succion, déglutition. Des bouts de texte doivent être mordus, attaqués méchamment par les mangeuses (lèvres, dents); d'autres morceaux doivent être vite gobés, déglutis, engloutis, aspirés, avalés. Mange, gobe, mange, mâche, poumone sec, mâche, mastique, cannibale! Aie, aie !... Beaucoup du texte doit être lancé d'un souffle, sans reprendre son souffle, en l'usant tout. Tout dépenser. Pas garder ces p'tites réserves, pas avoir peur de s'essouffler. Semble que c'est comme ça qu'on trouve le rythme, les différentes respirations, en se lançant en chute libre. Pas tout couper, tout découper en tranches intelligentes, en tranches intelligibles - comme le veut la diction habituelle française d'aujourd'hui où le travail de l'acteur consiste à découper son texte en salami, à souligner certains mots, les charger d'intentions, à refaire en somme l'exercice de segmentation de la parole qu'on apprend à l'école: phrase découpée en sujet-verbe-complément d'objet, le jeu consistant à chercher le mot important, à souligner un membre de phrase, pour bien montrer qu'on est un bon élève intelligent - alors que, alors que, alors que, la parole forme plutôt quelque chose comme un tube d'air, une colonne à échappée irrégulière, à spasmes, à vanne, à flots coupés, à fuite, à pression.

Où c'est qu'il est l'cœur de tout ça? Est-ce que c'est l'cœur qui pompe, fait circuler tout ça? Le cœur de tout ça, il est dans l'fond du ventre, dans les muscles du ventre. Ce sont les mêmes muscles du ventre qui, pressant boyaux et poumons, nous servent à déféquer ou à accentuer la parole. Faut pas faire les intelligents, mais mettre les ventres, les dents, les mâchoires au travail.

[...]

Le spectateur vient voir l'acteur s'exécuter. Cette dépense inutile lui active la circulation des sangs, pénètre à neuf ses vieux circuits. Un spectacle n'est pas un bouquin, un tableau, un discours, mais une durée, une dure épreuve des sens : ça veut dire que ça dure, que ça fatigue, que c'est dur pour nos corps, tout ce boucan. Faut qu'ils en sortent, exténués, pris du fou-rire inextinguible et épatant.

L'acteur n'est pas au centre il est le seul endroit où ça se passe et c'est tout. Chez lui que ça se passe et c'est tout. Pourvu qu'on cesse de lui faire prendre son corps pour un télégraphe intelligent à transmettre, de cervelle cultivée à cervelle policée, les signaux chics d'la mise en rond des gloses du jour. Pourvu qu'il travaille son corps dans l'centre. Qui se trouve quelque part. Dans l'comique. Dans les muscles du ventre.

 

Dans les accentueurs-rythmiciens. Là d'où s'expulse la langue qui sort, dans l'endroit d'éjection, dans l'endroit d'l'expulsion de la parole, là d'où elle secoue le corps tout entier.

[...]

Faut des acteurs d'intensité, pas des acteurs d'intention. Mettre son corps au travail. Et d'abord, matérialistement, renifler, mâcher, respirer le texte. C'est en partant des lettres, en butant sur les consonnes, en soufflant les voyelles, en mâchant, en mâchant ça fort, qu'on trouve comment ça se respire et comment c'est rythmé. Semble même que c'est en se dépensant violemment dans le texte, en y perdant souffle, qu'on trouve son rythme et sa respiration. Lecture profonde, toujours plus basse, plus proche du fond. Tuer, exténuer son corps premier pour trouver l'autre corps, autre respiration, autre économie - qui doit jouer. Le texte pour l'acteur une nourriture, un corps. Chercher la musculature de c'vieux cadavre imprimé, ses mouvements possibles, par où il veut bouger : le voir p'tit à p'tit s'ranimer quand on lui souffle dedans, refaire l'acte de faire le texte, le ré-écrire avec son corps.

{…}

Quoi, quoi, quoi? Pourquoi on est acteur, hein? On est acteur parce qu’on ne s’habitue pas à vivre dans le corps imposé, dans le sexe imposé. Chaque corps d’acteur c’est une menace, à prendre au sérieux, pour l’ordre dicté au corps, pour l’état sexué; et si on se retrouve un jour dans le théâtre, c’est parce qu’il y a quelque chose qu’on n’a pas supporté. Dans chaque acteur il y a, qui veut parler, quelque chose comme du corps nouveau; une autre économie du corps qui s’avance, qui pousse l’ancienne imposée.»

 

Christian Taponard, mars 2021