Continuer, Reprendre, Avancer

En cette période de confinement qui va prochainement s’arrêter, un peu, pas complètement, pas vraiment, dans le doute, l’angoisse que la pandémie, qui continue à avancer, bien qu’ayant ralenti, ne flambe à nouveau, Les Voyageurs de Mots, à Aubas, en Dordogne, au cœur de la Vallée de l’homme,  sont à l’arrêt, depuis le 16 mars.

Plus de réunions, plus de discussions enflammées, plus de solidarité de groupe, plus de projets utopiques (au sens strictement positif et actif du mot) et enthousiasmants à mettre en place, plus d’ateliers de pratique théâtrale et de création, plus d’urgence à être prêts à jouer, à telle date, à telle heure. Et surtout, plus de contacts directs avec le public. Si tous les secteurs d’activité et de production en France sont dans la même situation, sans faire de hiérarchie et en affirmant inlassablement que la santé publique est le bien le plus précieux (seuls nos gouvernants successifs semblaient ne pas s’en rendre compte, avant, en s’acharnant à démanteler l’Hôpital Public) nous sentons, nous savons que l’arrêt des spectacles, des festivals, des concerts, la fermeture des musées, des cinémas est une catastrophe d’une ampleur inégalée ; et nous ignorons comment et quand se fera cette reprise tant espérée. Car, même si tous les artistes, toutes les structures programmatrices, toutes les équipes de festival, toutes celles et tous ceux qui ont un engagement fort dans la création et la diffusion du spectacle vivant réfléchissent à de nouvelles manières de travailler, imaginent, innovent, communiquent, nous nous sentons abandonnés au milieu du désert et le silence est assourdissant.

La culture n’est visiblement pas une priorité comme le livre ne l’a pas été pendant toute la période de confinement.

Alors, oui nous sommes généreusement abreuvés de vidéos en libre accès, captations de spectacles, d’opéras, de concerts ; nous pouvons nous réfugier dans des archives de connaissance et d’art, continuer à nous cultiver.

Pourtant, ce déferlement d’images ne réunit pas mais isole, ne rassemble pas mais sépare. Jamais des images projetées, par définition différées, ne remplaceront l’émotion partagée entre les interprètes et le public, dans une salle vibrante. Le théâtre, c’est l’élan et l’ardeur des corps, le souffle et la sueur, la projection de la parole et la proximité des êtres. Tout ce que le virus anéantit.

En outre, les vidéos que nous pouvons regarder sont des archives et nous les éprouvons comme un patrimoine culturel qui nous émeut et nous fait réfléchir mais ne questionne pas directement le Présent. Le spectacle vivant, c’est le temps du débat, de la confrontation, de la polémique et de la Joie.

Il est compréhensible que les rassemblements publics dans les théâtres, dans les opéras, dans les festivals ne puissent encore être envisageables. Mais nous avons besoin de soutien et de reconnaissance, d’un discours public qui nous propose un vrai projet pour la renaissance de la culture, du spectacle vivant et la réouverture des cinémas, des grands musées comme une priorité nationale.

Et puis ayons confiance en notre imagination, des aménagements techniques sont possibles, qui permettraient de nouveau d’être en contact avec le public, même avec des jauges restreintes.

Imaginer un autre monde en pensant le monde actuel est une des missions centrales du Théâtre. Sans cette échappée, sans ce formidable réservoir d’énergie, de force et d’intelligence, ne peut qu’advenir le temps de la mélancolie et de l’effroi.

Le théâtre est l’ici et maintenant de nos destinées. Il les valorise, les interroge, les transcende, dans la plus haute des intelligences et le plus grand des plaisirs.

Emmanuel DEMARCY-MOTTA, actuel directeur du Théâtre de la Ville, dans la nouvelle émission de France-Culture « Imaginer la culture de demain, à la question posée par Arnaud LAPORTE : «À quoi pensez-vous ? », il répond :

« À comment Tenir Parole ? À ce que le virus n’infecte pas les esprits et les pensées comme il infecte les corps.

Je pense aux plus âgés, à ceux qui souffrent d’isolement et de solitude et auprès desquels il faut être en présence. Je pense aux plus jeunes, à ceux qui vont s’engager dans un nouveau monde et pour qui cette épreuve a bouleversé le temps. Je pense à la solidarité comme idée et comme action essentielle : comment traverser une tempête dont les plus hautes vagues ne sont pas encore apparues ? Comment empêcher quiconque de tomber de notre navire ? Comment tout faire pour que le médecin continue à porter sa blouse, le magistrat sa robe et l’acteur son costume ? Comment la médecine, la justice, l’art et l’éducation peuvent ensemble poser les nouvelles bases d’un dialogue nécessaire et d’actions nouvelles face à ce paradoxe : celui d’une période à la fois terrible et inouïe. Je pense à comment ne pas laisser les forces du profit immédiat et les fétichistes du chiffre prendre le dessus dans ce moment chaotique. En ces temps où on parle de crise économique qui menace, et qui viendra, je pense qu’il faudra veiller à ce que la culture ne se taise pour personne. »

Car les enjeux sont énormes. Comment faire pour que tout ne recommence pas comme avant ? Sous prétexte de relance de l’économie, tout ce qui n’entrerait pas dans la plus absolue des nécessités serait relégué au second plan, comme un surplus, un luxe, de même que les normes environnementales, qui pourraient être remises en cause.

La pandémie n’est pas seulement une catastrophe sanitaire, elle est une catastrophe sociale sans précédent.

Nous devons rester rassemblés, équipes artistiques et public, plus que jamais. Et le théâtre est notre lien, indéfectible.

Reflet polémique de notre monde, il explore l’envers du décor, traque nos dérives, nos peurs, nos impuissances, dénonce les injustices qui nous dépossèdent, dévoile nos ressorts comiques et  les abîmes de nos tragédies. Les personnages qu’il crée nous parlent et nous interpellent. Nous nous reconnaissons à travers eux et leur « intranquillité » nous révèle et nous réveille. Le réel, nu et rude sous les mots qui l’autopsient se dévoile grâce à la fiction et sous le poids des mots qui deviennent une arme et permettent de déjouer les pièges de l’oppression et du mensonge. Une respiration en ces temps de catastrophe…

Christian Taponard – Mardi 5 mai 2020 -